27
Il ne comprit vraiment ce qui s’était passé qu’au moment où la porte se referma derrière lui. Il fit les quelques pas qui le séparaient de sa voiture et s’installa au volant. Puis il prononça son propre nom à haute voix : Åke Davidsson.
Åke Davidsson était désormais un homme très seul. Il n’avait pas cru qu’une chose pareille puisse lui arriver. Que sa maîtresse depuis tant d’années — même s’ils ne vivaient pas ensemble — lui dise un jour qu’elle ne voulait plus de lui. Et le jette dehors.
Il fondit en larmes. Il avait mal. Il ne comprenait pas. Mais elle paraissait sûre de sa décision. Elle lui avait demandé de partir et de ne jamais revenir. Elle avait rencontré un autre homme, lui avait-elle dit, un homme qui envisageait de vivre avec elle.
Il était presque minuit. C’était un lundi, le 17 octobre. L’obscurité l’entourait. Il savait qu’il ne devait pas conduire de nuit. Sa vue était trop mauvaise. Conduire, il ne le pouvait en réalité qu’avec des lunettes spéciales, et à la lumière du jour. Il plissa les yeux ; il distinguait à peine les contours de la route. Mais il ne pouvait pas rester là toute la nuit. Il devait rentrer à Malmö.
Il mit le contact. Il était très abattu et il ne comprenait pas ce qui s’était passé.
Il s’engagea sur la petite route. Il ne voyait pas grand-chose. Ce serait peut-être plus facile une fois qu’il aurait retrouvé la nationale. Dans l’immédiat, il s’agissait de sortir de Lödinge.
Mais il se trompa de direction. Les petites routes étaient nombreuses, étroites, et elles se ressemblaient toutes, dans le noir. À minuit et demi, il comprit qu’il était complètement perdu. Il se trouvait alors à un endroit où le chemin semblait s’arrêter dans une sorte de cour de ferme. Il s’apprêtait à faire marche arrière lorsqu’il crut voir une ombre dans le faisceau des phares. Quelqu’un se dirigeait vers sa voiture. Il pensa avec soulagement que cette personne pourrait sans doute lui indiquer le chemin.
Il ouvrit la portière et descendit.
L’instant d’après, il n’y eut plus que du noir.
Svedberg mit un quart d’heure pour retrouver le papier que lui réclamait Wallander. Celui-ci s’était montré très explicite lorsque Svedberg était apparu à la porte de son bureau peu avant vingt-deux heures.
— C’est peut-être hasardeux. Mais nous recherchons une femme répondant aux initiales KA qui aurait accouché, ou qui serait sur le point d’accoucher dans la région. Au début, nous avons pensé à Lund. Mais ça n’a rien donné. Alors, c’est peut-être à Ystad. Sauf erreur, la maternité d’ici utilise des méthodes qui l’ont rendue célèbre, même à l’étranger. D’autre part, il s’y est passé des incidents bizarres, la nuit, à deux reprises. C’est peut-être une pure conjecture, je le répète. Mais je veux savoir ce qui est arrivé.
Svedberg trouva le papier et retourna dans le bureau où Wallander l’attendait avec impatience.
— Ylva Brink, commença Svedberg. Ma cousine. Enfin, une cousine éloignée. Et elle est sage-femme à la maternité. Elle est venue au commissariat pour me signaler qu’une inconnue s’était manifestée la nuit précédente dans le service. Ça l’avait inquiétée.
— Pourquoi ?
— Ce n’est pas normal qu’une personne étrangère à la maternité surgisse ainsi pendant la nuit.
— Procédons par ordre, dit Wallander. Quand l’incident s’est-il produit pour la première fois ?
— La nuit du 30 septembre au 1er octobre.
— Il y a presque trois semaines. Elle était donc inquiète, disais-tu…
— Elle est venue le lendemain, un samedi. Je l’ai reçue dans mon bureau. C’est à ce moment-là que j’ai pris ces notes.
— Et par la suite, l’incident s’est reproduit ?
— La nuit du 12 au 13 octobre. Par coïncidence, Ylva était aussi de garde cette nuit-là. C’est alors qu’elle a été frappée. J’ai été appelé là-bas au matin.
— Que s’était-il passé ?
— L’inconnue avait surgi de nouveau. Quand Ylva a tenté de l’interpeller, l’autre l’a envoyée au tapis. D’après Ylva, c’était comme recevoir un coup de pied d’un cheval.
— Elle n’avait jamais vu cette femme auparavant ?
— Non.
— Elle portait un uniforme d’infirmière ?
— Oui. Mais Ylva est convaincue qu’elle ne faisait pas partie du personnel.
— Comment peut-elle en être sûre ? Il doit y avoir beaucoup de gens à l’hôpital qu’elle ne connaît pas.
— Elle était sûre de son fait. Mais je n’ai pas pensé à lui demander pourquoi.
Wallander réfléchit.
— Cette femme s’intéresse à la maternité entre le 30 septembre et le 13 octobre. Elle s’y rend deux fois, la nuit, et n’hésite pas à frapper une sage-femme. Quel était le but de sa visite ?
— Ylva se pose la même question.
— Elle n’a pas de réponse ?
— Elle a fait le tour des chambres avec ses collègues, dans les deux cas. Mais il n’y avait rien à signaler.
Wallander consulta sa montre. Il était vingt-deux heures quarante-cinq.
— Je veux que tu téléphones à ta cousine, dit-il. Tant pis si on la réveille.
Svedberg hocha la tête. Wallander indiqua son téléphone d’un geste. Il savait que son collègue, distrait par nature, avait une mémoire très développée pour les numéros de téléphone. Il composa celui de sa cousine et laissa sonner longtemps avant de raccrocher.
— Si elle n’est pas chez elle, ça veut dire qu’elle travaille.
Wallander se leva vivement.
— Tant mieux. Je ne suis pas retourné à la maternité depuis la naissance de Linda.
— Le service a été entièrement reconstruit. Tout est neuf, tu verras.
Ils prirent la voiture de Svedberg. Quelques minutes plus tard, ils se garaient devant l’entrée des urgences. Wallander se rappela la nuit, quelques années auparavant, où il s’était réveillé avec d’intenses douleurs à la poitrine en croyant à un infarctus. À1’époque, l’entrée des urgences était ailleurs. Tout paraissait rénové, à l’hôpital. Ils sonnèrent. Un gardien apparut quelques instants après et leur ouvrit. Wallander lui montra sa carte. Ils prirent l’escalier. Le gardien avait prévenu le personnel de garde de leur arrivée. Une femme les attendait à la porte du service.
— Ma cousine, dit Svedberg. Ylva Brink.
Wallander la salua. Une infirmière passa à l’arrière-plan. Ylva Brink les fit entrer dans un petit bureau.
— Pour l’instant, c’est plutôt calme, dit-elle. Mais ça peut changer très vite.
— Je ne serai pas long, dit Wallander. Je sais que tous, les renseignements concernant les malades sont confidentiels. Je n’ai pas l’intention de violer cette règle. Tout ce que je voudrais savoir, c’est s’il y a eu, dans ce service, entre le 30 septembre et le 13 octobre, une femme qui devait accoucher et qui répondait aux initiales KA. K comme Karin, A comme Andersson.
Une ombre d’inquiétude passa sur le visage d’Ylva Brink.
— Il s’est passé quelque chose ?
— Non. J’ai seulement besoin d’identifier quelqu’un. Rien d’autre.
— Je ne peux pas répondre à cette question. Ce sont des renseignements strictement confidentiels. À moins que la personne n’ait signé un papier précisant que sa présence ici peut être divulguée. Je pense que cela vaut aussi pour les initiales.
— Quelqu’un va devoir répondre tôt ou tard. Mon problème est que j’ai besoin de cette information tout de suite.
— Même ainsi, je ne peux rien pour vous.
Svedberg n’avait encore rien dit. Wallander vit qu’il fronçait les sourcils.
— Y a-t-il des toilettes ? demanda-t-il soudain à sa cousine.
— Au bout du couloir à droite.
Svedberg fit un signe de tête à Wallander.
— Tu avais besoin d’y aller. C’est le moment.
Wallander comprit. Il se leva et quitta la pièce.
Il attendit cinq minutes aux toilettes avant de retourner dans le bureau. Ylva Brink n’y était plus. Svedberg se tenait penché sur un registre.
— Que lui as-tu dit ? demanda Wallander.
— Qu’elle ne devait pas attirer la honte sur la famille. Et qu’elle était passible d’un an de prison.
— Ah bon ? Pourquoi ?
— Obstruction au travail d’un officier de police dans l’exercice de ses fonctions.
— Ça n’existe pas.
— Elle ne peut pas le savoir. Voilà les noms. Je crois que nous ferions mieux de lire vite.
Ils parcoururent la liste. Aucune des femmes ne portait les initiales KA. Les craintes de Wallander étaient confirmées.
— Ce n’étaient peut-être pas des initiales, dit Svedberg pensivement. KA signifie peut-être autre chose…
— Quoi, par exemple ?
— Regarde. Il y a une Katarina Taxell. Les lettres KA sont peut-être une abréviation de Katarina.
Wallander regarda la liste. Puis il la parcourut entièrement, une nouvelle fois. Aucun autre nom ne présentait cette combinaison de lettres. Aucune Karin, aucune Karolina. Ni avec un K, ni avec un C.
— Tu as peut-être raison, dit-il avec une certaine hésitation. Note l’adresse.
— Il n’y a pas d’adresses. Il n’y a que les noms. Il vaut peut-être mieux que tu m’attendes en bas. Pendant que je parle à Ylva.
— Contente-toi de lui dire qu’elle ne doit pas attirer la honte sur la famille. Ne parle pas d’éventuelles poursuites ; ça peut poser des problèmes. Je veux savoir si Katarina Taxell est encore à la maternité. Et si elle a eu de la visite. Je veux savoir s’il y a quelque chose de particulier la concernant. Si elle est mariée, etc. Mais surtout, son adresse.
— Ça risque de prendre du temps. Ylva a été appelée en salle d’accouchement.
— J’attendrai. Toute la nuit s’il le faut.
Il prit une biscotte sur une assiette et quitta le service. Aux urgences, il croisa un homme ivre et couvert de sang, qui venait d’arriver en ambulance. Wallander le reconnut. Un marchand de ferraille qui s’appelait Niklasson et qui habitait un peu à l’extérieur de la ville. En règle générale, il était sobre. Mais quand il ne l’était pas, les soirées avaient tendance à dégénérer en bagarre.
Wallander fit un signe de tête aux deux ambulanciers, qu’il connaissait aussi.
— C’est grave ?
— Niklasson est coriace, dit le plus âgé. Il s’en sortira, comme d’habitude. Ils ont commencé à se battre dans une baraque de Sandskogen.
Wallander sortit sur le parking. Il faisait plutôt froid. Il songea qu’il fallait aussi vérifier s’il existait une Karin ou une Katarina à la maternité de Lund. Ce serait l’affaire de Birch. Il était vingt-trois heures trente. Il essaya d’ouvrir les portières de la voiture de Svedberg. Verrouillées. Il envisagea de remonter pour lui demander les clés. L’attente risquait d’être longue. Finalement, il y renonça.
Il commença à faire les cent pas sur le parking.
Soudain, il était de retour à Rome. Son père marchait devant lui. En route vers sa destination secrète. Un fils suit et surveille son père dans une ville, la nuit. L’escalier de Trinité-des-Monts, la Piazza di Spagna, puis la fontaine de Trevi. Reflets dans son regard. Un vieil homme seul à Rome. Savait-il qu’il allait bientôt mourir ? Que si le voyage en Italie ne s’était pas fait à ce moment-là, il n’aurait jamais eu lieu ?
Wallander s’immobilisa. Il avait la gorge nouée. Quand aurait-il le temps de porter le deuil de son père ? La vie le rejetait, le ballottait. Il aurait bientôt cinquante ans. C’était l’automne. La nuit. Et il faisait les cent pas derrière un hôpital, en grelottant dans le froid. Ce qu’il redoutait le plus, c’était que la vie devienne incompréhensible au point qu’il ne puisse plus l’affronter. Que restait-il alors ? Partir en préretraite ? Demander sa mutation à un poste plus paisible ? Passer quinze ans à faire la tournée des écoles en parlant de la drogue et des dangers de la circulation routière ?
La maison, pensa-t-il. Et un chien. Et peut-être aussi Baiba. Une transformation extérieure est nécessaire. Je commence par là. Puis on verra bien si ça entraîne des changements chez moi. Ma charge de travail est ce qu’elle est. Je ne peux pas m’en sortir si je dois en même temps me traîner moi-même comme un boulet.
Il était minuit passé. Wallander faisait les cent pas sur le parking. L’ambulance était repartie. Tout était silencieux. Il devait réfléchir. Mais il était trop fatigué. Il n’avait que la force d’attendre. Et de rester en mouvement pour entretenir la chaleur.
Svedberg réapparut à minuit et demi. Il marchait vite. Wallander comprit qu’il y avait du nouveau.
— Katarina Taxell est de Lund, commença-t-il.
Wallander sentit aussitôt monter la tension.
— Elle est encore à la maternité ?
— Elle a accouché le 15 octobre. Elle est rentrée chez elle.
— Tu as l’adresse ?
— Oui. Et pas seulement ça. Elle vit seule. Elle n’a pas donné le nom du père. Elle n’a pas reçu une seule visite au cours de son séjour.
Wallander retenait son souffle.
— Alors c’est peut-être elle, dit-il ensuite. Ça doit être elle. La femme qui signait KA les lettres adressées à Eugen Blomberg.
Ils retournèrent au commissariat. Svedberg freina brutalement à l’entrée du parking pour éviter un lièvre qui s’était égaré en ville.
Ils s’installèrent dans la cafétéria provisoirement déserte. Une radio était allumée quelque part. Le téléphone sonnait chez les policiers de garde. Wallander se servit un café.
— Je ne pense pas que ce soit elle qui ait enfermé Blomberg dans un sac, dit Svedberg en se grattant pensivement le crâne avec une cuillère à café. J’ai du mal à croire qu’une femme qui vient d’accoucher sorte la nuit pour assassiner les gens.
— Elle est un maillon de la chaîne. Si je ne fais pas complètement fausse route. Elle se trouve entre Blomberg et la personne qui nous paraît maintenant cruciale.
— L’infirmière qui a frappé Ylva ?
— Précisément.
Svedberg fit un effort pour suivre la pensée de Wallander.
— Tu veux dire que cette infirmière inconnue aurait surgi à la maternité d’Ystad pour la rencontrer ?
— Oui.
— Mais pourquoi la nuit ? Pourquoi ne vient-elle pas pendant les heures de visite ? Ça doit bien exister, des horaires de visite. Et personne ne note les noms des visiteurs, ni des patients qui les reçoivent…
Wallander comprit que les questions de Svedberg étaient décisives. Il devait y répondre pour pouvoir poursuivre.
— Elle ne voulait pas être vue, dit-il. C’est la seule explication possible.
Svedberg insista.
— Vue par qui ? Est-ce qu’elle avait peur d’être reconnue ? Même par Katarina Taxell ? Se rendait-elle à l’hôpital la nuit pour regarder une femme endormie ?
— Je ne sais pas, dit Wallander. Je suis d’accord avec toi, c’est bizarre.
— Il n’y a qu’une seule explication possible. Elle vient la nuit parce qu’elle risquerait d’être reconnue si elle venait pendant la journée.
Wallander réfléchit.
— Cela veut dire, par exemple, que quelqu’un qui travaille de jour aurait pu la reconnaître ?
— On ne peut pas envisager qu’elle préfère visiter la maternité de nuit sans raison. Pour s’exposer en plus à une situation où elle est obligée de frapper ma cousine, qui ne lui a rien fait.
— Il y a peut-être une autre explication, dit Wallander.
— Laquelle ?
— Qu’elle ne peut visiter la maternité que la nuit.
Svedberg hocha pensivement la tête.
— C’est possible. Mais pourquoi ?
— Il y a plusieurs explications. L’endroit où elle habite. Son travail. Peut-être aussi veut-elle accomplir ces visites en secret.
Svedberg repoussa son gobelet de café.
— L’enjeu devait être important, dit-il. Elle est venue deux fois.
— Nous pouvons dresser un emploi du temps provisoire. La première fois, elle vient dans la nuit du 30 septembre au 1er octobre. Elle choisit le créneau horaire où la fatigue et la baisse de vigilance sont à leur maximum, chez tous les gens qui travaillent de nuit. Elle reste quelques minutes dans le service avant de disparaître. Deux semaines plus tard, l’incident se renouvelle. À la même heure. Cette fois, Ylva Brink l’arrête, mais se fait neutraliser. La femme disparaît sans laisser de trace.
— Katarina Taxell accouche un ou deux jours plus tard.
— La femme ne reparaît pas à la maternité. En revanche, Eugen Blomberg est assassiné.
— Tu veux me dire qu’une infirmière serait à l’origine de tout ça ?
Ils se regardèrent sans un mot.
Wallander s’aperçut soudain qu’il avait oublié de demander à Svedberg de poser une question importante à Ylva Brink.
— Tu te souviens du badge qu’on a retrouvé dans la valise de Gösta Runfeldt ? demanda-t-il. Un clip d’identification comme en utilisent les employés des hôpitaux.
Svedberg hocha la tête. Il s’en souvenait.
— Appelle la maternité, dit Wallander. Demande à Ylva d’essayer de se rappeler si la femme qui l’a frappée portait un tel badge.
Svedberg se leva et décrocha un téléphone mural. Une des collègues d’Ylva Brink répondit. Svedberg attendit. Wallander but un verre d’eau. Puis Svedberg reprit la parole. La conversation fut brève.
— Ylva est certaine que la femme portait un clip en plastique fixé à son uniforme, dit-il. Les deux fois.
— A-t-elle pu lire le nom ?
— Elle n’est pas sûre qu’il y ait eu un nom écrit dessus.
Wallander réfléchit.
— Elle peut avoir perdu le premier, dit-il. Si elle peut se procurer un uniforme d’hôpital, elle peut aussi se procurer un badge.
— Ça paraît difficile de retrouver des empreintes digitales à l’hôpital. On y fait sans cesse le ménage. En plus, nous ne savons même pas si elle a touché à quelque chose.
— En tout cas, dit Wallander, elle ne portait pas de gants. Ylva l’aurait remarqué.
Svedberg se frappa le front avec la cuillère.
— Attends ! Si j’ai bien compris, elle a empoigné Ylva avant de la frapper.
— Elle n’a touché que ses vêtements, dit Wallander. On ne retrouve rien sur les vêtements.
L’espace d’un instant, il se sentit découragé.
— Il faudra malgré tout en parler à Nyberg, dit-il. Peut-être a-t-elle touché le lit de Katarina Taxell ? Nous devons essayer. Si on trouve des empreintes qui correspondent à celles de la valise de Gösta Runfeldt, on aura fait un énorme progrès. À partir de là, on pourra commencer à rechercher les mêmes empreintes chez Holger Eriksson et chez Eugen Blomberg.
Svedberg lui tendit le bout de papier où il avait noté les renseignements sur Katarina Taxell. Wallander constata qu’elle avait trente-trois ans et qu’elle travaillait en indépendante, sans que son activité fût précisée. L’adresse indiquée se trouvait dans le centre de Lund.
— Je veux que nous soyons là-bas demain matin à sept heures, dit-il. Puisqu’on a commencé, toi et moi, autant continuer ensemble. Dans l’immédiat, je crois qu’on ferait mieux de dormir quelques heures.
— C’est curieux, dit Svedberg. Au début, on cherchait un mercenaire. Et maintenant, une infirmière.
— Qui n’en est probablement pas une.
— Ça, nous n’en savons rien. Le fait qu’Ylva ne l’ait pas reconnue ne signifie rien. Elle est peut-être vraiment infirmière.
— Tu as raison. Nous ne pouvons pas exclure cette possibilité.
Wallander se leva.
— Je te raccompagne, dit Svedberg. Où en es tu avec ta voiture, au fait ?
— Je crois que je devrais en acheter une autre. Mais je me demande si j’en ai les moyens.
Un policier de garde entra précipitamment.
— Je savais que vous étiez là, dit-il. Je crois qu’il s’est passé quelque chose.
Wallander sentit son estomac se contracter. Non, pensa-t-il. Pas un de plus. On n’y arrivera pas.
— Un homme grièvement blessé a été retrouvé sur le bord de la route entre Sövestad et Lödinge. C’est un routier qui l’a découvert. On ne sait pas s’il a été renversé ou agressé. Une ambulance est déjà partie. Vu que ce n’était pas loin de Lödinge, je me suis dit…
Il n’eut pas le temps de finir sa phrase. Svedberg et Wallander étaient déjà sortis.
Ils arrivèrent au moment où les ambulanciers soulevaient le blessé pour l’emporter sur une civière. Wallander reconnut les deux hommes qu’il avait croisés plus tôt dans la soirée, aux urgences.
— Comme on se retrouve, constata le chauffeur de l’ambulance.
— C’est un accident de voiture ?
— Dans ce cas, il y a délit de fuite. Mais ça ressemble plus à une agression.
Wallander jeta un regard autour de lui. La route était déserte.
— Qui se promène par ici la nuit ? demanda-t-il.
L’homme avait de vilaines blessures au visage et râlait faiblement.
— On y va, dit le chauffeur. Il y a peut-être urgence. Risque de blessures internes.
L’ambulance disparut. Ils examinèrent les lieux à la lumière des phares de la voiture de Svedberg. Une patrouille de nuit arriva peu après. Svedberg et Wallander n’avaient rien trouvé. En particulier, aucune trace de freinage. Svedberg expliqua aux autres ce qui s’était passé. Puis Wallander et lui retournèrent à Ystad. Le vent s’était levé. Un voyant, sur le tableau de bord, indiquait la température extérieure. Trois degrés au-dessus de zéro.
— Ça n’a sans doute aucun lien avec notre enquête, dit Wallander. Dépose-moi à l’hôpital et rentre dormir un peu. L’un de nous deux sera moins fatigué demain matin.
— Où dois-je te prendre ?
— En bas de chez moi. Disons à six heures. Martinsson se lève tôt. Appelle-le et raconte-lui ce qui s’est passé. Demande-lui de parler à Nyberg, à propos du badge en plastique. Et dis-lui que nous allons à Lund.
Pour la deuxième fois cette nuit-là, Wallander se rendit aux urgences. Le blessé recevait des soins. Wallander s’assit et attendit, épuisé. Il s’endormit malgré lui. Lorsqu’il fut réveillé en sursaut par quelqu’un qui prononçait son nom, il ne comprit pas tout d’abord où il était. Il avait rêvé. De Rome. Il marchait dans les rues sombres à la recherche de son père.
Un médecin se tenait devant lui. Wallander recouvra aussitôt ses esprits.
— Il s’en sortira, dit le médecin. Mais il a été sérieusement malmené.
— Ce n’est pas un accident ?
— Non. Tabassage. Mais pour autant que nous puissions en juger, il n’y a pas de blessures internes.
— Est-ce qu’il avait des papiers d’identité ?
Le médecin lui tendit une enveloppe. Wallander en tira un portefeuille qui contenait, entre autres choses, un permis de conduire. L’homme s’appelait Åke Davidsson. Wallander nota qu’il devait porter des lunettes pour conduire.
— Puis-je lui parler ?
— Je crois qu’il vaut mieux attendre.
Wallander décida de demander à Hansson ou à Ann-Britt Höglund de se charger de cette affaire. Même si cet homme avait été sérieusement maltraité, ils ne pouvaient en faire une priorité dans l’immédiat. Ils n’en avaient guère le temps. Wallander se leva pour partir.
— Nous avons trouvé quelque chose sur lui qui pourrait vous intéresser, dit le médecin.
Il lui tendit un papier. Wallander déchiffra l’écriture pointue : « Un voleur neutralisé par les gardiens de la nuit. »
— Quels gardiens de la nuit ? demanda-t-il.
— Ça me paraît clair, dit le médecin. Les milices de citoyens, dont on n’arrête pas de parler dans les journaux. On imagine bien qu’elles s’inventent un nom comme celui-là, non ?
Wallander considérait fixement le bout de papier.
— Autre détail qui va dans le même sens, poursuivit le médecin. Le papier était fixé à même sa peau. Agrafé. Avec une agrafeuse.
— C’est incroyable.
— Oui. C’est incroyable que les choses soient allées si loin.
Wallander ne prit pas la peine d’appeler un taxi. Il rentra chez lui à pied. La ville était déserte. Il pensait à Katarina Taxell. Et à Åke Davidsson qui avait eu un message agrafé à son corps.
En arrivant à l’appartement de Mariagatan, il enleva ses chaussures et sa veste, prit une couverture et s’allongea sur le canapé. Mais il ne trouvait pas le sommeil. En plus, il commençait à avoir mal à la tête. Il alla à la cuisine et avala quelques comprimés avec un verre d’eau. Dehors, le lampadaire oscillait sur son fil, dans le vent. Il se recoucha et somnola, inquiet, jusqu’à la sonnerie du réveil. Il constata en s’asseyant qu’il était encore plus fatigué qu’au moment de se coucher. Il alla à la salle de bains et s’aspergea le visage d’eau froide. Puis il changea de chemise. En attendant que le café soit prêt, il appela Hansson à son domicile. Hansson mit longtemps à répondre. Wallander comprit qu’il l’avait réveillé.
— Je n’ai pas fini de lire le rapport d’enquête d’Östersund, dit Hansson. J’ai arrêté à deux heures du matin. Il m’en reste à peu près quatre kilos.
— On en parlera plus tard, coupa Wallander. Je veux juste que tu ailles à l’hôpital et que tu parles à un blessé du nom d’Åke Davidsson. Il a été agressé sur la route de Lödinge hier soir ou cette nuit. Par des hommes qui se réclament d’une milice de citoyens, apparemment. Je veux que tu t’en charges.
— Qu’est-ce que je dois faire avec les papiers d’Östersund ?
— Tu te débrouilles pour tout mener de front. Moi, je vais à Lund avec Svedberg. Tu en sauras plus un peu plus tard.
Il raccrocha sans laisser à Hansson le temps de poser d’autres questions. Il n’aurait pas eu la force d’y répondre.
À six heures, la voiture de Svedberg s’arrêta devant son immeuble. Wallander l’avait vue arriver par la fenêtre de sa cuisine, où il buvait son café debout.
— J’ai parlé à Martinsson, dit Svedberg lorsque Wallander fut monté à côté de lui. Il va demander à Nyberg de s’occuper du clip en plastique.
— Il a compris ce qu’on avait en tête ?
— Je crois.
— Alors on y va.
Wallander se cala contre l’appui-tête et ferma les yeux. Dans l’immédiat, il n’avait rien de mieux à faire que dormir.
L’immeuble de Katarina Taxell était situé à côté d’une place dont Wallander ne connaissait pas le nom.
— Il vaudrait peut-être mieux appeler Birch, dit Wallander. Pour qu’il n’y ait pas d’histoires.
Svedberg réussit à le joindre à son domicile. Il tendit le téléphone portable à Wallander, qui expliqua rapidement ce qui s’était passé. Birch promit qu’il serait là dans moins de vingt minutes. Ils attendirent dans la voiture. Le ciel était gris. Il ne pleuvait pas, mais la force du vent augmentait. Birch arriva et se gara derrière eux. Wallander lui exposa en détail ce qui était apparu au cours de la conversation avec Ylva Brink. Birch écoutait attentivement, mais Wallander voyait bien qu’il avait des doutes.
Ils entrèrent dans l’immeuble. Katarina Taxell habitait au deuxième étage, à gauche.
— Je reste en retrait, dit Birch. Tu conduis l’entretien.
Svedberg sonna. La porte s’ouvrit presque aussitôt. Une femme en robe de chambre apparut devant eux. Elle avait des cernes sous les yeux. Wallander pensa qu’elle ressemblait un peu à Ann-Britt Höglund.
Wallander tenta de se montrer aussi aimable que possible. Mais lorsqu’il lui eut expliqué qu’il était de la police et qu’il venait d’Ystad, il perçut une réaction. Ils entrèrent dans l’appartement, qui donnait l’impression d’être exigu et encombré. Toutes sortes d’indices témoignaient de la présence d’un nourrisson. Wallander se souvint du désordre qui avait régné chez eux après la naissance de Linda. La femme les précéda dans le séjour aux meubles de bois clair. Une brochure posée sur la table retint l’attention de Wallander : « Taxell/Produits capillaires ». Peut-être une indication quant à la nature de son activité.
— Nous regrettons de vous déranger si tôt, commença-t-il lorsqu’ils furent assis. Mais nous ne pouvions pas attendre.
Il hésita. Comment fallait-il poursuivre ? Elle était assise en face de lui et ne le quittait pas des yeux.
— Vous venez de donner naissance à un enfant. À la maternité d’Ystad.
— Un garçon. Il est né le 15. À trois heures de l’après-midi.
— Toutes mes félicitations.
Svedberg et Birch marmonnèrent un vague assentiment.
— Deux semaines plus tôt, poursuivit Wallander, plus exactement dans la nuit du 30 septembre au 1er octobre, je voudrais savoir si vous avez reçu une visite, imprévue ou non, après minuit.
Elle lui jeta un regard incrédule.
— Une visite de qui ?
— Une infirmière que vous n’aviez peut-être pas vue auparavant…
— Je connaissais toutes celles qui travaillaient de nuit.
— Cette femme est revenue deux semaines plus tard. Et nous pensons que c’était pour vous rendre visite.
— La nuit ?
— Oui. Peu après deux heures du matin.
— Personne ne m’a rendu visite. De toute façon, à cette heure-là, je dormais.
Wallander hocha la tête, lentement. Birch se tenait debout derrière le canapé, Svedberg était assis sur une chaise contre le mur. Un grand silence régnait dans la pièce.
Tous attendaient que Wallander reprenne la parole.
Il avait bien l’intention de le faire.
Il voulait seulement rassembler ses esprits. Il était encore fatigué. En réalité, il devait lui demander pourquoi elle avait séjourné si longtemps à la maternité. Y avait-il eu des complications ? Mais il ne le fit pas.
Le plus important était ailleurs.
Elle ne disait pas la vérité.
Wallander était maintenant convaincu qu’elle avait reçu de la visite. Et qu’elle savait qui était cette femme.